Première conférence de presse · lundi 14 septembre, 11h · Théâtre National Wallonie-Bruxelles

Imaginez un papillon.

Imaginez que la possibilité même de son existence, que l‘éclosion de ses qualités inédites, encore inconnues, dépendent des conditions de vie de sa chrysalide, de la robustesse de son cocon.Imaginez que cette chrysalide soit en train de souffrir, de se dessécher sous des températures trop élevées, qu’elle soit menacée par les catastrophes qui se multiplient.Imaginez les incendies sociaux et politiques qui s’allument de toutes parts et aggravent sa situation.

Imaginez encore que cette chrysalide et son cocon, déjà si précaires, soient soumis à des restrictions de plus en plus sévères, au motif que leur fonction protectrice ne serait pas démontrée, ou pire serait mensongère, archaïque, ou simplement excessivement coûteuse.

Imaginez votre planète-chrysalide, la seule vivable depuis quatre milliards d’années, avec ses ressources nourricières, ses solidarités conquises de haute lutte, ses récits incarnés par l’art, depuis les peintures rupestres jusqu’au cinéma d’Emmanuel Marre.

Imaginez son cocon démocratique. Asséché. Déchiré.Cette image de la chenille et du papillon n’est pas la nôtre.Elle nous vient d’Edgar Morin, dont l’alarme sonne, résonne encore malgré sa récente disparition. Que cela signifie-t-elle dans le secteur de la culture que nous évoquons ce matin avec vous ?

Notre conviction est simple : les créateurs, créatrices, les travailleurs et travailleuses des arts, comme nous les dénommons désormais ici en Belgique, sont à la manœuvre – très concrètement : la main à l’œuvre – de chacune de nos transformations personnelles, sociétales, planétaires et de chacun des questionnements qui nous agitent.
Par leur lucidité, leurs soins et la diversité remarquable de leurs créations, ils et elles produisent les précieux fils de soie qui disent notre besoin de protection, la nécessité d’une mue et la possibilité de nous mobiliser pour des futurs souhaitables.

L’engagement de leurs spectacles, de leurs films et créations sonores, de leurs images, et installations, de leurs romans, poèmes, articles et traductions, tout cela soulève des passions, des questionnements et des ravissements qui rassemblent et créent aussi de la richesse.
Voyez ce que les artistes, en étroite collaboration avec les métiers si divers qu’ils rassemblent, vous donnent à ressentir, à imaginer, à penser.
Entendez ce qui, loin des slogans simplistes, infuse profondément nos imaginaires intimes et collectifs, sans nous détourner du réel dans son urgence et sa diversité.
Cette capacité d’expérimenter et d’incarner une nouvelle démocratie culturelle, ce pouvoir fragile, est-ce la cause véritable des attaques actuelles contre les droits essentiels du secteur, de ses artistes à ses publics ?

La marchandisation des contenus culturels, et notamment de l’usage de notre langue, et le risque dans la foulée d’un appauvrissement de nos imaginaires sont des réalités de nos sociétés où dominent désormais les oligopoles culturels, tout comme nous menace l’effondrement de la pensée et du travail humain du fait de l’irruption sans régulation de l’IA générative mercantile.

Et puis, il nous revient aussi de dire ce qui monte aujourd’hui de manière plus inquiétante encore, tous ces discours et actes de guerre, de violence et de prédation, d’exclusion, déferlants sur le monde et repris sans vergogne dans notre pays.
Allons-nous voir, ici aussi, des livres interdits, des spectacles interdits, des articles de journaux interdits ?
En Belgique, les cas restent encore rares, et les réactions salutaires encourageantes, mais il reste que les conditions de travail et d’existence des travailleurs et travailleuses des arts sont aujourd’hui attaquées.

Car – elle s’est déjà manifestée dans l’Histoire – nous croyons dans la capacité mobilisatrice et fédératrice des artistes, de tous les travailleurs et travailleuses artistiques et culturelles en général, de leurs organisations et institutions, de leurs représentations politiques, pour préserver notre démocratie et engager ses futurs.

Frédéric Young

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