Première conférence de presse · lundi 14 septembre, 11h · Théâtre National Wallonie-Bruxelles

Il est désormais trop tard pour attendre

Intervention de Françoise Tulkens en ouverture de la conférence de presse de FUTURS, le 14 septembre 2026 au Théâtre National Wallonie-Bruxelles.

Merci d’être présents aujourd’hui. Nous avons souhaité vous réunir parce qu’un constat s’impose à nous avec une force croissante : quelque chose est en train de changer dans nos démocraties. Pas nécessairement dans le fracas. Pas toujours par des ruptures spectaculaires. Mais à bas bruit. Peu à peu s’installent des pensées, des discours, des décisions et des pratiques qui s’écartent des valeurs fondamentales sur lesquelles nos démocraties se sont construites.

Lorsque nous observons ce qui se passe dans le monde, nous voyons combien des institutions que l’on croyait solides peuvent être fragilisées. Le monde judiciaire, les universités, la presse, la culture, la science deviennent des enjeux de pouvoir, parfois des espaces que l’on cherche à contrôler, à affaiblir ou à discréditer.

Nous aurions tort de penser que nos sociétés européennes sont à l’abri. Chez nous aussi, le droit et la justice sont de plus en plus contestés. La science est mise en doute ou dénigrée. La presse est attaquée lorsqu’elle enquête ou dérange. La protection sociale est parfois présentée comme un coût plutôt que comme une conquête collective. Les plus vulnérables sont stigmatisés. La parole citoyenne est trop souvent méprisée, caricaturée ou rendue inaudible. Et c’est ainsi, pas à pas, que les lignes bougent. Ce qui paraissait hier impensable devient pensable, ce qui semblait inacceptable finit parfois par devenir acceptable.

L’été qui s’achève nous a rappelé de manière particulièrement brutale que ces choix politiques et ces renoncements ne sont jamais abstraits. Le réchauffement climatique, les canicules, les incendies, les inondations, leurs conséquences humaines et sociales nous montrent combien les alertes des scientifiques ont été trop longtemps ignorées. Dans le même temps, les fragilisations de la santé, de la protection sociale ou des services essentiels exposent toujours davantage celles et ceux qui disposent déjà de moins de ressources pour faire face aux crises.

La précarité grandit. Le sentiment d’abandon aussi. Et nous savons que ce sentiment d’abandon, lorsqu’il n’est pas entendu, peut nourrir la peur, le ressentiment, le repli sur soi. Finalement, les forces politiques désignent des boucs émissaires plutôt que de construire des réponses collectives.

Ce qui nous préoccupe aujourd’hui, c’est précisément cette convergence. Car les attaques contre la culture, contre la presse, contre la recherche scientifique, contre l’enseignement, contre les droits sociaux, contre les droits des réfugiés ou contre la justice ne constituent pas des phénomènes séparés. Elles participent d’un même mouvement.

C’est à partir de cette inquiétude qu’est née notre démarche. Plusieurs dizaines de personnalités issues du monde associatif, syndical, social, culturel, scientifique, académique et journalistique ont répondu à un appel lancé par Bernard Foccroulle en juin dernier en vue de créer une plateforme de vigilance démocratique. Début juillet, une quarantaine d’entre elles se sont réunies ici à Bruxelles, pour écouter, pour observer, pour comprendre. Mais surtout pour chercher ensemble comment agir. De ces échanges est née une conviction : face à un mouvement qui fragmente la société, la réponse ne peut pas être elle-même fragmentée. Nous devons relier les luttes, les expériences et les savoirs. Nous devons montrer que la défense des droits humains est indissociable de celle des droits sociaux, de la liberté académique, de la liberté de la presse, de la création culturelle, de la justice climatique et de la dignité de chaque personne. Nous devons aussi soutenir celles et ceux qui, partout, agissent déjà sur le terrain.

Futurs

Il ne s’agit donc pas de créer une organisation de plus. Il s’agit de fédérer. De mettre en commun les analyses, les expériences, les résistances et les initiatives. De créer des liens là où d’autres cherchent à diviser. De transformer la sidération en vigilance active. Et surtout de combattre ce sentiment paralysant de « no future » en réouvrant, au pluriel, la possibilité des futurs : des futurs solidaires, imaginatifs, créatifs, démocratiques. C’est tout le sens du nom que nous avons choisi, futurs. Parce qu’il n’existe jamais une seule voie possible.

Fédérer pour résister.

Parce que nous sommes convaincus que la démocratie ne meurt pas seulement sous les coups de force. Elle peut aussi s’affaiblir à travers une accumulation de renoncements, de silences et d’habitudes auxquelles nous finissons par consentir. La vigilance démocratique doit donc être organisée, durable, collective et profondément enracinée dans les réalités sociales et dans les actions concrètes de celles et ceux qui sont sur le terrain. C’est cette ambition que nous voulons vous présenter aujourd’hui.

« Parce qu’il n’est pas trop tard pour agir mais qu’il est désormais trop tard pour attendre ».

Françoise Tulkens
Ancienne juge et vice-présidente de la Cour européenne des droits de l’homme

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