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Catégorie : Communiqués

  • Un règlement anti-mendicité sur deux viole la Charte sociale européenne

    Par ATD Quart Monde, la FIDH et la LDH

    À quelques jours de la Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté, le 17 octobre, le Mouvement ATD Quart Monde, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et la Ligue des droits humains (LDH), rappellent la portée d’une décision rendue en août par le Comité européen des droits sociaux. Suite à une réclamation collective introduite en novembre 2023, le Comité européen des droits sociaux conclut que l’interdiction de mendier établie par plusieurs communes en Belgique viole la Charte sociale européenne.

    Plus de la moitié des villes et communes belges ont adopté des règlements locaux pour interdire partiellement, voire totalement la mendicité. Selon le Comité, ces mesures ne font qu’aggraver “la situation déjà précaire des personnes qui mendient et vivent dans la pauvreté et les stigmatisent davantage”. Pour le Mouvement ATD Quart Monde, la FIDH et la LDH, la Belgique doit garantir aux personnes qui mendient le droit de le faire sans être ni discriminées ni sanctionnées.

    Violation de l’article 30 de la Charte

    Le Comité européen des droits sociaux – l’organe de contrôle du Conseil de l’Europe – a analysé la réclamation collective introduite par les deux ONG. Selon lui, les règlements communaux qui interdisent ou limitent la mendicité en Belgique violent l’article 30 de la Charte sociale européenne. Cet article garantit le droit à la protection contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Il impose aux États signataires – dont la Belgique – de prendre des mesures globales et coordonnées pour promouvoir l’accès à l’emploi, au logement, à la formation et aux soins pour les personnes vulnérables. Sanctionner les personnes qui mendient va donc à contre-courant de ce droit protégé par la Charte sociale européenne.

    Des restrictions à géométrie variable

    Sur les 581 villes et communes que compte la Belgique, 305 disposent d’un règlement sur la mendicité. La majorité de ces règlements (253) reprend des dispositions contraires aux droits humains, selon l’Institut fédéral des droits humains qui a analysé ces règlements dans un rapport sorti en mai 2023. Une commune sur six en Belgique a décidé d’interdire purement et simplement la mendicité dans ses rues. Ailleurs, les restrictions sont à géométrie variable : autorisation de mendier, sauf le dimanche, sans enfants, par deux uniquement, pas devant une gare, un cimetière, ni dans des rues commerçantes… Autorisé, mais à plus de 100 mètres de la fête foraine. Après 18 heures. Sans animal « potentiellement dangereux ou risquant de le devenir ». Dernier exemple en date : la Ville de Bruxelles a voté, en avril 2026, un nouvel arrêté anti-mendicité avec enfants. La sanction encourue ? Jusqu’à 500 euros d’amende.

    “L’humanité d’une société se mesure à sa façon de traiter les plus fragiles. Au-delà de l’aspect évidemment illégal et immoral de ces mesures, elles disent quelque chose de triste et de violent sur notre monde,” déclare Alexis Deswaef, président de la FIDH. “Et je passe sur l’absurdité de demander à des gens qui en sont réduits à mendier de payer des amendes de plusieurs centaines d’euros. Nous nous battrons pour les droits et la dignité de tous et toutes.”

    Des règlements qui criminalisent et discriminent

    Dans sa décision, le Comité européen des droits sociaux souligne que ces règlements communaux relatifs à la mendicité « affectent de manière disproportionnée des personnes sans emploi, sans logement ou sans source de revenus et d’origine rom ». Il observe aussi « que ces règlements cherchent à sanctionner la mendicité avec ou par des mineurs plutôt que de s’attaquer aux facteurs socio-économiques sous-jacents qui contribuent à ces situations ». Le Comité constate également qu’en raison notamment du profil et du manque de ressources de ces personnes, elles n’ont pas accès à un recours effectif lorsqu’elles sont sanctionnées pour mendicité. C’est une autre violation de la Charte sociale européenne.

    “La décision du Comité rappelle une nouvelle fois que l’état de précarité extrême dans lequel se trouvent certaines personnes est déjà une violation des droits humains. Et que ce n’est pas en s’attaquant aux personnes vivant dans la pauvreté mais bien en visant la pauvreté elle-même que nous pourrons lutter contre celui-ci”, rappellent la Ligue des droits humains et ATD Quart Monde.

    Consacrer le “droit de mendier”

    Bien que cette décision du CEDS ne soit pas directement contraignante, elle établit un constat officiel de violation de la Charte sociale européenne. Les États ont l’obligation de coopérer de bonne foi avec le Comité et de tenir compte de sa jurisprudence et de ses décisions. Le Mouvement ATD Quart Monde, la Fédération internationale pour les droits humains et la LDH appellent donc la Belgique à modifier sa législation pour reconnaître partout sur le territoire, le droit de mendier. La jurisprudence du Conseil d’État a déjà confirmé ce droit « si la mendicité est nécessaire à la préservation de la dignité humaine ». Et le Conseil d’État de préciser que « la mendicité ne peut être considérée comme un trouble à l’ordre public en soi ».

    Trente ans après la dépénalisation de la mendicité, il est temps de mettre fin aux contradictions actuelles et à ces règlements locaux qui limitent voire interdisent aux personnes de mendier. La mendicité n’est qu’un symptôme de la pauvreté qui grandit. En région bruxelloise, selon l’Observatoire de la Santé et du Social à Bruxelles, le nombre de personnes vivant dans une extrême pauvreté a augmenté de plus de 25 % en deux ans.

    Contacts

    • FIDH : Raphaël Lopoukhine – rlopoukhine@fidh.org – +33 6 72 28 42 94
    • ATD Quart Monde Belgique : Nicolas Descamps – nicolas.descamps@atd-quartmonde.org – 0476/016413
    • LDH : Manuel Lambert, Conseiller juridique LDH – mlambert@liguedh.be – 0479/86.90.81
  • Loi Quintin: l’asphyxie plutôt que la guillotine

    Par Thierry Michel

    LE DROIT DE S’ASSEMBLER NE SE SUSPEND PAS !

    On ne dissout plus. On suspend. On ne bâillonne pas. On « gradue ». Mais une association qui ne peut plus se réunir, plus parler, plus payer son loyer, que reste-t-il d’elle, sinon un nom sur un papier ?

    UNE LOI QUI CHANGE DE VÊTEMENT, PAS DE NATURE

    Il y a des textes qui reviennent comme reviennent les marées : un peu plus loin, un peu plus discrets, mais avec la même force d’érosion. La « loi Quintin », du nom du ministre de la Sécurité et de l’Intérieur Bernard Quintin, en est un.

    Dans sa première version, approuvée par le gouvernement Arizona en juillet 2025, le texte permettait à l’exécutif d’interdire, voire de dissoudre, des associations et des « groupements de fait » jugés constituer une « menace grave et actuelle pour la sécurité nationale ou la pérennité de l’ordre démocratique et constitutionnel », sans passer par un juge (La Libre). Le Premier ministre Bart De Wever citait alors nommément le réseau propalestinien Samidoun.

    Ce premier texte s’est brisé sur un rempart que l’on oublie trop souvent : le Conseil d’État. Dans un avis rendu le 31 décembre 2025, sa section de législation a pointé des notions trop floues (« extrémisme violent », « promotion active », « infiltration »), jugé que « le texte n’est pas suffisamment clair pour permettre aux citoyens de prévoir raisonnablement quels actes sont visés », exigé une limitation dans le temps et averti d’un risque de violation de l’article 27 de la Constitution, qui interdit les mesures préventives contre les associations. Surtout, il a rappelé que la dissolution d’une personne morale relève de la justice, pas du gouvernement qui a dû revoir sa copie.

    Saluons-le : c’est l’État de droit qui a fonctionné. Mais l’État de droit n’est pas un mécanisme automatique. C’est un rempart qu’il faut tenir, chaque jour.

    LA DEUXIÈME MOUTURE : LA MORT LENTE PLUTÔT QUE L’EXÉCUTION

    Le 18 juillet 2026, le Conseil des ministres a approuvé en deuxième lecture une version remaniée. Elle ne permet plus de dissoudre ; elle permet d’interdire « très rapidement et temporairement » les activités d’une organisation, sur la base d’un rapport du Comité de coordination du renseignement et de la sécurité. Le ministre justifie l’urgence ainsi : « Le temps judiciaire n’est plus celui de la menace ».

    Regardons de près ce que recouvre ce mot rassurant, « temporaire ». La suspension dure six mois, renouvelables. Le gouvernement pourrait interdire à une organisation de se réunir et de faire campagne, lui fermer ses locaux, couper ses sites et réseaux, geler ses fonds (De Standaard). Toute personne qui poursuivrait l’activité, sous un autre nom ou avec ses symboles, risquerait de six mois à trois ans de prison.

    Plus inquiétant encore : la nouvelle version s’appliquerait aussi aux groupements politiques, sauf en période électorale. Et les pièces du dossier, issues pour l’essentiel des services de renseignement, pourraient rester secrètes. Amnesty pose la question qui fonde toute justice : « comment se défendre si l’on n’a pas accès aux éléments du dossier ? »).

    L’IFDH : LA MENACE EST DÉJÀ UNE SANCTION

    Le 5 octobre 2026, l’Institut fédéral des droits humains (IFDH) a rendu un second avis négatif. Il reconnaît des améliorations, dont plusieurs reprennent ses recommandations, mais estime qu’elles « ne règlent toutefois pas le problème de fond » et recommande « de renforcer les moyens de la justice plutôt que de créer un mécanisme administratif parallèle ».

    Son argument le plus fort tient en une intuition que connaissent tous ceux qui ont observés les régimes autoritaires : la peur n’a pas besoin de décret. Comme l’explique Le Soir, le simple fait qu’un ministre puisse annoncer publiquement son intention d’utiliser le dispositif contre telle organisation constitue déjà une sanction, sans recours possible. L’IFDH cite la France : en 2021, des responsables politiques ont réclamé la dissolution du syndicat étudiant Unef ; aucune procédure n’a jamais été engagée, mais l’existence même du pouvoir de dissolution a permis d’exercer une « pression publique durable ». Le collectif Urgence Palestine a été maintenu, en 2025, dans « une situation d’interdiction annoncée mais non décidée » qui « ne peut pas faire l’objet d’un recours ».

    Or en Belgique, l’annonce est déjà faite. Samidoun est cité dans l’accord de gouvernement ; le ministre multiplie les attaques contre les Frères musulmans ; le président du MR, Georges-Louis Bouchez, a estimé que la loi devrait aussi viser les « antifas » (La Libre). La Ligue des droits humains observe que les mouvements évoqués dans ce contexte relèvent de la contestation climatique (Code Rouge), de la solidarité avec la Palestine (Samidoun, Stop Arming Israel) ou de la lutte contre l’extrême droite (Ligue des droits humains). Le texte prétend viser des actes ; le discours qui l’accompagne désigne des causes.

    LE COUTEAU COUPE DES DEUX CÔTÉS

    Disons-le clairement : la démocratie a le droit et le devoir de se défendre contre le terrorisme, les milices et la haine organisée. Personne ne le conteste. Mais la Ligue des droits humains, la FGTB, Greenpeace et l’IFDH le répètent depuis un an : le Code pénal permet déjà de poursuivre ces infractions et de dissoudre les organisations qui les commettent, devant un juge indépendant, avec des droits de la défense et un accès au dossier (Ligue des droits humains ; FGTB). La directrice de l’IFDH, Martien Schotsmans, rappelle que la lenteur de la justice ne justifie pas de contourner l’État de droit : il faut lui donner des moyens.

    Car une loi ne se juge pas seulement à l’aune de ceux qui l’écrivent, mais de ceux qui en hériteront. C’est un membre de la majorité elle-même, le président du CD&V Sammy Mahdi, qui a lancé l’avertissement le plus lucide : « Le couteau coupe des deux côtés ». Dans une Europe où l’extrême droite gouverne ou frappe aux portes du pouvoir, offrir à l’exécutif une arme qui permet de faire taire une organisation sur la foi de notes confidentielles, c’est forger soi-même la clé que d’autres tourneront demain. L’ancien ministre de la Justice et ancien patron de l’OCAM, Paul Van Tigchelt, l’a dit sans détour : une telle loi « n’a pas sa place dans un État de droit », elle est « le propre d’un État autoritaire ».

    Les régimes que nous connaissons de par le monde, n’ont jamais commencé par interdire la démocratie. Ils ont commencé par interdire une association « dangereuse ». Puis une autre. Toujours au nom de la sécurité.

    UNE SOCIÉTÉ CIVILE DEBOUT

    Face à cela, la société civile ne se tait pas. La coalition « Droit de protester », qui réunit Amnesty International Belgique, la Ligue des droits humains, la Liga voor Mensenrechten, Greenpeace, le MOC, PAC, le Cepag, Beweging.net et les trois syndicats (FGTB, CSC, CGSLB), a dénoncé dès 2025 « une brèche ouverte dans un droit essentiel qui pourrait demain engloutir toutes les voix qui dérangent » (Amnesty Belgique). La FGTB, par la voix de sa secrétaire générale Selena Carbonero Fernandez, rappelle que « la démocratie n’est pas un menu où l’on choisit ce que l’on veut ».

    Et depuis le 1er octobre 2026, Amnesty International Belgique porte une pétition adressée aux membres de la Chambre. Elle leur demande de ne pas voter le projet, de reconnaître publiquement la responsabilité de l’État de protéger la société civile, et de garantir le droit à la liberté d’association.

    Futurs, fédérer pour résister s’associe à cet appel et demande :

    1. Aux parlementaires fédéraux, et en particulier à ceux du CD&V, de Vooruit et des Engagés : ne votez pas ce texte. Vous avez entre les mains un pouvoir que vous ne contrôlerez plus demain.
    2. Au gouvernement : renforcez la justice au lieu de la contourner. Donnez aux parquets et aux juges les moyens d’agir vite, dans le respect du contradictoire.
    3. Au Conseil d’État, saisi de la nouvelle version : de juger cette mouture avec la même exigence que la première.
    4. À chacune et chacun : signez la pétition d’Amnesty International Belgique, écrivez à vos député·es, partagez, rejoignez les mobilisations.

    Une démocratie se mesure à la place qu’elle laisse à ceux qui la contestent. Le jour où l’on pourra suspendre une association comme on suspend une respiration, nous ne vivrons plus tout à fait en démocratie. Nous vivrons dans son souvenir.

    Il est encore temps. Fédérons-nous. Résistons.

    OÙ EN EST LE TEXTE ?

    DateÉtape
    Juillet 2025Premier avant-projet approuvé par le gouvernement (La Libre)
    Septembre 2025Premier avis défavorable de l’IFDH (RTL Info)
    31 décembre 2025Avis réservé du Conseil d’État, qui impose une révision (La Libre)
    18 juillet 2026Nouvelle version approuvée en deuxième lecture, renvoyée au Conseil d’État (RTL Info)
    1er octobre 2026Lancement de la pétition d’Amnesty (Amnesty Belgique)
    5 octobre 2026Second avis négatif de l’IFDH (Le Soir)
  • Caisses vides : et si on les avait vidées ?

    Dans une carte blanche publiée par Le Vif le 25 septembre 2026, Paul De Grauwe (London School of Economics) et Michel Gevers (UCLouvain), membres de Carta Academica, s’attaquent au discours selon lequel l’État manquerait d’argent faute d’avoir assez réduit ses dépenses.

    Leur constat de départ : la dette publique est au même niveau qu’en 2014 (107 % du PIB), alors que le déficit est passé de 3,1 % à 5,2 % du PIB, malgré douze ans de cures d’austérité successives.

    Pour eux, le problème vient des recettes plus que des dépenses. Celles-ci ont reculé davantage (de 52,5 % à 49 % du PIB depuis 2013) que les dépenses (de 56 % à 54 %). Ils pointent notamment :

    • le passage de hauts revenus du statut de salarié à celui de société, beaucoup moins taxé, dont l’usage a presque triplé en six ans ;
    • une charge fiscale de 23 % pour le 1 % le plus riche, contre 43 % en moyenne nationale ;
    • le coût des voitures de société (5,2 milliards d’euros selon le Bureau du Plan) ;
    • le projet de vente de 20 % de Belfius, qui ne réduirait la dette que de 0,3 % tout en privant l’État d’environ 100 millions de dividendes par an.

    Ils soulignent aussi que des mesures d’économie prises sans évaluation à long terme ont un coût caché : hausse des burnouts et des maladies de longue durée, avec 2,5 milliards d’euros de charge pour la sécurité sociale en 2024 pour les seules dépressions et burnouts de longue durée.

    Leur conclusion : imposer les hauts revenus au niveau du contribuable moyen suffirait à combler le trou de 10 milliards, alors que de nouvelles coupes fragiliseraient la sécurité sociale et nourriraient l’extrême droite.

    Les chiffres cités sont ceux des auteurs.

    Source : « Oui, les caisses de l’État sont vides, parce qu’on les a vidées ! », Carta Academica, Le Vif

  • Il est désormais trop tard pour attendre

    Intervention de Françoise Tulkens en ouverture de la conférence de presse de FUTURS, le 14 septembre 2026 au Théâtre National Wallonie-Bruxelles.

    Merci d’être présents aujourd’hui. Nous avons souhaité vous réunir parce qu’un constat s’impose à nous avec une force croissante : quelque chose est en train de changer dans nos démocraties. Pas nécessairement dans le fracas. Pas toujours par des ruptures spectaculaires. Mais à bas bruit. Peu à peu s’installent des pensées, des discours, des décisions et des pratiques qui s’écartent des valeurs fondamentales sur lesquelles nos démocraties se sont construites.

    Lorsque nous observons ce qui se passe dans le monde, nous voyons combien des institutions que l’on croyait solides peuvent être fragilisées. Le monde judiciaire, les universités, la presse, la culture, la science deviennent des enjeux de pouvoir, parfois des espaces que l’on cherche à contrôler, à affaiblir ou à discréditer.

    Nous aurions tort de penser que nos sociétés européennes sont à l’abri. Chez nous aussi, le droit et la justice sont de plus en plus contestés. La science est mise en doute ou dénigrée. La presse est attaquée lorsqu’elle enquête ou dérange. La protection sociale est parfois présentée comme un coût plutôt que comme une conquête collective. Les plus vulnérables sont stigmatisés. La parole citoyenne est trop souvent méprisée, caricaturée ou rendue inaudible. Et c’est ainsi, pas à pas, que les lignes bougent. Ce qui paraissait hier impensable devient pensable, ce qui semblait inacceptable finit parfois par devenir acceptable.

    L’été qui s’achève nous a rappelé de manière particulièrement brutale que ces choix politiques et ces renoncements ne sont jamais abstraits. Le réchauffement climatique, les canicules, les incendies, les inondations, leurs conséquences humaines et sociales nous montrent combien les alertes des scientifiques ont été trop longtemps ignorées. Dans le même temps, les fragilisations de la santé, de la protection sociale ou des services essentiels exposent toujours davantage celles et ceux qui disposent déjà de moins de ressources pour faire face aux crises.

    La précarité grandit. Le sentiment d’abandon aussi. Et nous savons que ce sentiment d’abandon, lorsqu’il n’est pas entendu, peut nourrir la peur, le ressentiment, le repli sur soi. Finalement, les forces politiques désignent des boucs émissaires plutôt que de construire des réponses collectives.

    Ce qui nous préoccupe aujourd’hui, c’est précisément cette convergence. Car les attaques contre la culture, contre la presse, contre la recherche scientifique, contre l’enseignement, contre les droits sociaux, contre les droits des réfugiés ou contre la justice ne constituent pas des phénomènes séparés. Elles participent d’un même mouvement.

    C’est à partir de cette inquiétude qu’est née notre démarche. Plusieurs dizaines de personnalités issues du monde associatif, syndical, social, culturel, scientifique, académique et journalistique ont répondu à un appel lancé par Bernard Foccroulle en juin dernier en vue de créer une plateforme de vigilance démocratique. Début juillet, une quarantaine d’entre elles se sont réunies ici à Bruxelles, pour écouter, pour observer, pour comprendre. Mais surtout pour chercher ensemble comment agir. De ces échanges est née une conviction : face à un mouvement qui fragmente la société, la réponse ne peut pas être elle-même fragmentée. Nous devons relier les luttes, les expériences et les savoirs. Nous devons montrer que la défense des droits humains est indissociable de celle des droits sociaux, de la liberté académique, de la liberté de la presse, de la création culturelle, de la justice climatique et de la dignité de chaque personne. Nous devons aussi soutenir celles et ceux qui, partout, agissent déjà sur le terrain.

    Futurs

    Il ne s’agit donc pas de créer une organisation de plus. Il s’agit de fédérer. De mettre en commun les analyses, les expériences, les résistances et les initiatives. De créer des liens là où d’autres cherchent à diviser. De transformer la sidération en vigilance active. Et surtout de combattre ce sentiment paralysant de « no future » en réouvrant, au pluriel, la possibilité des futurs : des futurs solidaires, imaginatifs, créatifs, démocratiques. C’est tout le sens du nom que nous avons choisi, futurs. Parce qu’il n’existe jamais une seule voie possible.

    Fédérer pour résister.

    Parce que nous sommes convaincus que la démocratie ne meurt pas seulement sous les coups de force. Elle peut aussi s’affaiblir à travers une accumulation de renoncements, de silences et d’habitudes auxquelles nous finissons par consentir. La vigilance démocratique doit donc être organisée, durable, collective et profondément enracinée dans les réalités sociales et dans les actions concrètes de celles et ceux qui sont sur le terrain. C’est cette ambition que nous voulons vous présenter aujourd’hui.

    « Parce qu’il n’est pas trop tard pour agir mais qu’il est désormais trop tard pour attendre ».

    Françoise Tulkens
    Ancienne juge et vice-présidente de la Cour européenne des droits de l’homme

  • Les reculées sociales

    L’histoire de Samira illustre le virage qu’ont prises les politiques sociales en Belgique, et les dégâts humains qui en résultent. On peut appeler cela les reculées sociales ; les reculées, c’est le contraire des avancées; et le mot « reculades » ne conviendrait pas, car ces reculées sont revendiquées, brandies comme des trophées par la majorité gouvernementale.

    En Belgique aujourd’hui, 16,5% de la population est à risque de pauvreté et d’exclusion sociale, mais ce chiffre est beaucoup plus élevé à Bruxelles, où un tiers de la population est à risque de pauvreté. Plus de 550.000 personnes (4,9% de la population) se débattent dans la grande pauvreté, elles subissent des privations matérielles sévères, dans les domaines de la mobilité, de l’alimentation, du logement ou des loisirs, par exemple, avec des répercussions graves sur le développement des enfants. Et près de 11% de la population subit ce qu’on appelle la « pauvreté monétaire », c’est-à-dire qu’elle vit en-dessous de 60% du revenu médian (avec moins de 1565 euros par mois pour un isolé, ou moins de 3287 euros par mois pour un couple avec deux enfants).

    Même l’emploi ne protège pas de la pauvreté. Le taux de travailleurs pauvres est plus faible en Belgique (4,7%) que dans la moyenne européenne (8,9%), mais là encore la région bruxelloise (avec 9% des travailleurs pauvres) est moins bien placée, et surtout, au-delà du seul salaire net, on constate l’émergence d’un précariat — de tout un ensemble de travailleurs et travailleuses dont le statut déroge au « salariat » et à la sécurité que celui-ci a historiquement pu garantir. Ce sont des jobs précaires, à temps partiel non choisis, notamment dans le chef des femmes; des « faux indépendants », comme souvent pour les travailleurs/euses des plateformes numériques; ce sont des passages fréquents entre emploi, inactivité et chômage, amenant une insécurité sociale et une anxiété par rapport à l’avenir pour les personnes concernées. (C’est cela que met en avant un rapport que Laurence Noël a préparé en 2025 pour Vivalis, l’Observatoire bruxellois de la santé et du social).

    Samira a été récemment exclue des allocations de chômage. A terme, la réforme inscrite dans la loi-programme du 18 juillet 2025 aboutira à exclure 195.000 personnes du bénéfice d’allocations de chômage (c’est presque 70% des chômeurs indemnisés en Belgique). On nous a dit qu’un tiers des exclus trouverait de l’emploi car ils y seraient incités ; qu’un tiers viendrait solliciter le revenu d’intégration sociale auprès des CPAS; et qu’un tiers disparaîtrait tout simplement des radars. La réforme est donc d’une efficacité limitée (la grande majorité des exclus ne retrouveront pas d’emploi), et d’une inhumanité assumée. La justification budgétaire elle-même est douteuse : si l’Etat fédéral économisera de l’argent, le poids sur les CPAS sera considérable (1 milliard d’euros entre 2026 et 2029), la pauvreté augmentera nécesssairement — avec des conséquences considérables, à long terme, en perte de capital humain.

    La peur du déclassement nourrit le vote d’extrême droite

    Nous sommes ici pour exprimer notre crainte par rapport à l’érosion de notre démocratie, qui se traduit par la brutalisation et la virilisation du discours politique; par la montée d’un discours qui clive au lieu d’apaiser; par la dénonciation des bénéficiaires de la protection sociale comme des « assistés », voire des « profiteurs », érigés en boucs émissaires et sacrifiés sur l’autel de la quête de discipline budgétaire.

    Comme l’illustre la réforme de l’assurance-chômage ou la généralisation des « flexi-jobs », on nous présente aujourd’hui comme inéluctable la montée de la précarité et la remise en cause des acquis sociaux. Mais le risque politique est considérable. Dans un rapport que j’ai remis à l’ONU en octobre 2025, j’ai tenté de montrer que ce qui explique la montée du vote populiste, notamment en faveur de formations de la droite radicale, c’est la peur du déclassement: chaque augmentation d’un point du coefficient Gini des inégalités se traduit par une augmentation équivalente du vote d’extrême-droite.

    Les personnes qui sont tentées par l’extrême-droite ne sont pas les plus pauvres. Mais ce sont celles qui craignent le déclassement social car l’Etat social ne protège plus; ce sont celles qui résident dans des territoires orphelins, mal desservis par les services publics; ce sont des personnes, surtout des hommes, qui subissent le mépris social et le mépris régional, et se voient mal représentées par les élites économiques et politiques. C’est d’ailleurs ce que nous enseigne la montée du vote Rassemblement national dans les zones rurales et auprès des électeurs et électrices de la petite classe moyenne, qui voient la progression des femmes et l’ascension sociale des personnes issues de l’immigration comme une menace. Lors des élections régionales du 9 septembre dans le Land de Saxe-Anhalt, l’AfD a obtenu 43,8% des votes. Ce Land a un taux de chômage élevé, une population relativement âgée (48 ans en moyenne), ce qui entraîne un cercle vicieux : comme on investit moins dans les crèches et les écoles, les jeunes ménages s’en vont. C’est un territoire orphelin par excellence.

    Un droit humain, pas un privilège réservé aux « méritants »

    Veut-on réconcilier au lieu de diviser? Il faut alors présenter la protection sociale comme un droit humain, et non pas un privilège qu’il faudrait réserver aux seuls « méritants ».

    Il faudrait la décrire non pas comme un coût, ou une charge pesant sur les finances publiques, mais un investissement pour l’avenir.

    Il faurait présenter le renforcement des services publics, avec un meilleur maillage territorial notamment des transports en commun, comme une manière de lutter contre le sentiment d’abandon et de mépris des personnes qui résident dans les quartiers déshérités ou en zone rurale.

    La garantie des droits sociaux, l’amélioration de la cohésion sociale et territoriale, ce sont des outils démocratiques : elles renforcent la confiance dans les élus, et elles réduisent le risque d’écart entre les gouvernants et les gouvernés. Il est inquiétant que l’on suivent le chemin inverse.

    Olivier De Schutter est professeur à l’UCLouvain et membre du Comité européen des droits sociaux. Il était jusqu’à en mai 2026 le Rapporteur spécial de l’ONU sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté.

    Titre et intertitres de la rédaction

  • Imaginez un papillon.

    Imaginez que la possibilité même de son existence, que l‘éclosion de ses qualités inédites, encore inconnues, dépendent des conditions de vie de sa chrysalide, de la robustesse de son cocon.Imaginez que cette chrysalide soit en train de souffrir, de se dessécher sous des températures trop élevées, qu’elle soit menacée par les catastrophes qui se multiplient.Imaginez les incendies sociaux et politiques qui s’allument de toutes parts et aggravent sa situation.

    Imaginez encore que cette chrysalide et son cocon, déjà si précaires, soient soumis à des restrictions de plus en plus sévères, au motif que leur fonction protectrice ne serait pas démontrée, ou pire serait mensongère, archaïque, ou simplement excessivement coûteuse.

    Imaginez votre planète-chrysalide, la seule vivable depuis quatre milliards d’années, avec ses ressources nourricières, ses solidarités conquises de haute lutte, ses récits incarnés par l’art, depuis les peintures rupestres jusqu’au cinéma d’Emmanuel Marre.

    Imaginez son cocon démocratique. Asséché. Déchiré.Cette image de la chenille et du papillon n’est pas la nôtre.Elle nous vient d’Edgar Morin, dont l’alarme sonne, résonne encore malgré sa récente disparition. Que cela signifie-t-elle dans le secteur de la culture que nous évoquons ce matin avec vous ?

    Notre conviction est simple : les créateurs, créatrices, les travailleurs et travailleuses des arts, comme nous les dénommons désormais ici en Belgique, sont à la manœuvre – très concrètement : la main à l’œuvre – de chacune de nos transformations personnelles, sociétales, planétaires et de chacun des questionnements qui nous agitent.
    Par leur lucidité, leurs soins et la diversité remarquable de leurs créations, ils et elles produisent les précieux fils de soie qui disent notre besoin de protection, la nécessité d’une mue et la possibilité de nous mobiliser pour des futurs souhaitables.

    L’engagement de leurs spectacles, de leurs films et créations sonores, de leurs images, et installations, de leurs romans, poèmes, articles et traductions, tout cela soulève des passions, des questionnements et des ravissements qui rassemblent et créent aussi de la richesse.
    Voyez ce que les artistes, en étroite collaboration avec les métiers si divers qu’ils rassemblent, vous donnent à ressentir, à imaginer, à penser.
    Entendez ce qui, loin des slogans simplistes, infuse profondément nos imaginaires intimes et collectifs, sans nous détourner du réel dans son urgence et sa diversité.
    Cette capacité d’expérimenter et d’incarner une nouvelle démocratie culturelle, ce pouvoir fragile, est-ce la cause véritable des attaques actuelles contre les droits essentiels du secteur, de ses artistes à ses publics ?

    La marchandisation des contenus culturels, et notamment de l’usage de notre langue, et le risque dans la foulée d’un appauvrissement de nos imaginaires sont des réalités de nos sociétés où dominent désormais les oligopoles culturels, tout comme nous menace l’effondrement de la pensée et du travail humain du fait de l’irruption sans régulation de l’IA générative mercantile.

    Et puis, il nous revient aussi de dire ce qui monte aujourd’hui de manière plus inquiétante encore, tous ces discours et actes de guerre, de violence et de prédation, d’exclusion, déferlants sur le monde et repris sans vergogne dans notre pays.
    Allons-nous voir, ici aussi, des livres interdits, des spectacles interdits, des articles de journaux interdits ?
    En Belgique, les cas restent encore rares, et les réactions salutaires encourageantes, mais il reste que les conditions de travail et d’existence des travailleurs et travailleuses des arts sont aujourd’hui attaquées.

    Car – elle s’est déjà manifestée dans l’Histoire – nous croyons dans la capacité mobilisatrice et fédératrice des artistes, de tous les travailleurs et travailleuses artistiques et culturelles en général, de leurs organisations et institutions, de leurs représentations politiques, pour préserver notre démocratie et engager ses futurs.

    Frédéric Young

  • Climat, démocratie et extrême droite

    Article préparé en amont de la conférence de presse du 14-9-2026

    L’été 2026 nous a donné un aperçu saisissant du monde que le dérèglement climatique est en train de façonner : Près de 3 000 morts en excès lors des canicules en Belgique, surtout parmi les personnes les plus vulnérables. Plus de 3 300 hectares incendiés dans les Hautes Fagnes, et des dizaines de milliers dans le sud de l’Europe. Fin juin, le thermomètre a dépassé 40°C en Belgique.

    À 40 degrés, le changement climatique entre dans nos corps.

    Ce qui était écrit depuis longtemps dans les rapports du GIEC est maintenant écrit dans nos thermomètres, dans nos paysages et dans nos statistiques de santé. Canicules, sécheresses, incendies, inondations : le dérèglement climatique n’est plus une menace lointaine. Il affecte déjà nos vies, notre santé, notre agriculture, nos forêts et nos écosystèmes.

    Et pourtant, au moment même où l’urgence d’agir devient plus évidente, les forces qui cherchent à freiner ou à démanteler les politiques climatiques gagnent en influence.

    Ce n’est pas un hasard si l’écologie et le climat sont devenus des terrains de bataille pour l’extrême droite. La crise climatique nous oblige à parler de solidarité, de justice, de coopération internationale, du rôle de l’État, de science, de limites, de protection des plus vulnérables. Elle oblige aussi à regarder en face les responsabilités et les inégalités. Tout cela est profondément incompatible avec une vision du monde qui oppose les populations entre elles, flatte le ressentiment et cherche des boucs émissaires.

    L’attaque ne prend d’ailleurs plus nécessairement la forme d’un climatoscepticisme frontal. Elle est souvent plus subtile : semer le doute sur la science, répéter que les scientifiques exagèrent, qu’il y a d’autres priorités, que les mesures climatiques seraient une punition. Il n’est même plus nécessaire de convaincre que le réchauffement n’existe pas. Il suffit de brouiller les repères, d’affaiblir la confiance envers la science et les institutions, et surtout de retarder l’action.

    Une autre stratégie consiste à exploiter de vraies difficultés sociales, –le prix de l’énergie, le logement, la mobilité, l’emploi — pour opposer artificiellement la « fin du mois » et la « fin du monde ». Comme si protéger le climat et la biodiversité revenait nécessairement à pénaliser les travailleurs, les agriculteurs ou les classes moyennes.

    C’est un piège qu’il faut refuser.

    Une politique environnementale qui oublie la justice sociale nourrit les colères. Mais une politique sociale qui ignore le climat et le vivant prépare des catastrophes, dont les personnes les plus vulnérables seront les premières victimes. La réponse démocratique, c’est donc une transition juste : isoler les logements et les locaux collectifs du froid et de la chaleur, développer les transports publics, protéger les travailleurs, soutenir les agriculteurs, réduire la précarité énergétique et faire contribuer davantage celles et ceux qui polluent et possèdent le plus.

    L’inaction, elle aussi, coûte terriblement cher : ce sont les canicules qui tuent, les récoltes perdues, les incendies, les inondations, les maisons détruites et les dépenses de santé supplémentaires.

    Et la transition n’est pas une punition. Sortir des combustibles fossiles permet de gagner sur plusieurs tableaux : moins de réchauffement demain, mais aussi moins de pollution de l’air et une meilleure santé aujourd’hui. Végétaliser les villes permet de mieux supporter les canicules. Restaurer la nature protège la biodiversité et renforce notre résilience.

    Nous, scientifiques, avons sans doute trop longtemps cru que présenter les faits suffirait à provoquer l’action. Nous avons sous-estimé le poids des intérêts économiques, du court terme politique et de la désinformation. Les faits ne suffisent pas toujours à convaincre. Mais sans les faits, il n’y a plus de débat démocratique digne de ce nom.

    C’est pourquoi les attaques contre la science, la recherche, les médias ou les associations ne sont pas séparées des attaques contre les politiques climatiques. Elles participent d’une même fragilisation de notre capacité collective à regarder la réalité en face et à agir.

    Il faut aussi être attentif à une autre dérive : la récupération identitaire de l’écologie. Protéger « notre terre » ou « nos paysages » peut devenir le prétexte à désigner l’étranger ou le migrant comme une menace. C’est une écologie de la frontière et de l’exclusion, alors que la crise climatique nous rappelle au contraire combien nos destins sont interdépendants.

    Face à cela, il faut construire des alliances. Le climat et la biodiversité ne concernent pas seulement les climatologues ou les associations environnementales. Ils touchent à la santé, au logement, au travail, à l’éducation, aux droits humains, aux inégalités et à la démocratie. C’est précisément pourquoi notre démarche commune a du sens : elle permet de décloisonner les luttes et de montrer que nous faisons face à des menaces qui se renforcent mutuellement.

    Chaque dixième de degré de réchauffement évité compte. Chaque tonne de CO₂ ou de méthane évitée compte. Chaque décision politique compte. Et chaque mobilisation citoyenne compte.

    Face à la désinformation, la science.
    Face aux boucs émissaires, la solidarité.
    Face aux intérêts à court terme, l’intérêt général.
    Face aux reculs, la résistance.

    Mais résister ne suffit pas. Il faut construire.

    Résister à l’extrême droite sur le climat et l’écologie, ce n’est pas seulement défendre une politique environnementale. C’est défendre une certaine idée de la démocratie : une démocratie qui regarde la réalité en face, protège les plus vulnérables, refuse les boucs émissaires et choisit la solidarité plutôt que la peur.

    Car personne ne sera durablement protégé dans une société fracturée. Et personne ne sera libre sur une planète rendue de moins en moins habitable.

    Jean-Pascal van Ypersele
    UCLouvain et ULiège, ancien Vice-président du GIEC

  • La fermeté comme politique, le recul du droit comme résultat

    Deux ans après les élections de juin 2024 qui ont consacré le renforcement de l’extrême droite au Parlement européen, la porosité de ses idées au sein de nos institutions démocratiques est plus alarmant que jamais. En Belgique, comme dans plusieurs pays européens, nous assistons à une dangereuse normalisation des discours de repli. Loin d’endiguer la montée du populisme, la surenchère de « fermeté » et de mesures restrictives et répressives menée par les partis traditionnels n’a fait que légitimer l’agenda de l’extrême droite, validant ses simplismes aux dépens des droits fondamentaux.

    Sur le plan national, la politique de non-accueil des demandeurs d’asile qui sévit depuis cinq ans et que le gouvernement fédéral assume de manière flagrante illustre cette dérive dramatique. Depuis septembre 2021, il ne se passe pas un jour sans que l’obligation légale d’accueil ne soit violée par l’État. Saisie par les organisations de la société civile, dont le CIRÉ, la justice a condamné les autorités fédérales à plus de 15.000 reprises pour non-respect du droit à l’accueil.

    Pourtant, le gouvernement fédéral refuse de se conformer à ces décisions judiciaires et maintient dans le dénuement total des personnes vulnérables, venant par exemple de Palestine, de Syrie, ou d’Afghanistan. Il use de tous les recours pour échapper au paiement des millions d’euros d’astreinte auquel il a été condamné et n’hésite pas à invoquer l’hostilité présumée de l’opinion publique pour justifier son inaction délibérée.

    Du non-accueil à la censure

    Ce glissement autoritaire ne se limite plus aux seules politiques d’accueil : il frappe désormais de plein fouet l’expression démocratique et associative. L’épisode survenu en juin 2026, lors de l’examen du projet de loi sur les « visites domiciliaires » au Parlement fédéral en est la preuve éclatante. Ce texte liberticide, qui prévoit d’autoriser les policiers à pénétrer de force, dès l’aube, dans des logements privés pour y arrêter des personnes sans papiers, a suscité de vives inquiétudes. Le Conseil d’État lui-même a étrillé l’avant-projet de loi à deux reprises (en août 2025, puis en mai 2026), exigeant qu’il soit fondamentalement revu, car il menace gravement le droit au respect de la vie privée, l’inviolabilité du domicile et la séparation des pouvoirs.

    Refusant d’entendre ces objections de fond, la majorité fédérale a choisi le passage en force. Pire encore, lors des auditions organisées en commission de l’Intérieur de la Chambre, la majorité a voté l’exclusion pure et simple du CIRÉ des débats parlementaires. Pour justifier cette censure sans précédent, le MR a argué qu’une vidéo de sensibilisation du CIRÉ, qui illustre de façon réaliste la terreur d’une famille dont la porte était forcée par des policiers, répandait des « fake news ».

    Ce boycott politique d’un acteur qui regroupe 32 organisations constitue un précédent historique, choquant et dangereux pour la démocratie. En écartant délibérément des expert·es dont la parole critique dérange, la majorité a choisi de bafouer le pluralisme et la transparence du débat. Mais que l’on ne s’y trompe pas : on ne fait pas disparaître la réalité en coupant le micro de celles et ceux qui la dénoncent. Comme le CIRÉ l’a fermement réaffirmé, la société civile continuera à porter son regard critique et à défendre l’État de droit, avec ou sans micro au Parlement.

    La forteresse européenne et ses alliances

    Cette même logique de verrouillage prévaut à l’échelle européenne. Le Pacte européen sur la migration et l’asile, présenté par certain·es responsables comme « la solution miracle », révèle sa véritable nature : un instrument visant principalement à arrêter, détenir et rejeter les exilés aux frontières de l’Union, sans aucune garantie réelle de solidarité contraignante entre ses États membres. Cette politique de forteresse s’accompagne d’accords bilatéraux cyniques avec des régimes autoritaires, comme celui des Talibans afghans, dont des représentants belges et européens ont rencontré des délégués en juin dernier… Ce faisant, l’Union européenne se compromet de plus en plus avec des régimes bafouant ouvertement les droits humains fondamentaux des personnes exilées.

    La migration est un phénomène humain, historique et complexe qui ne se gèrera pas par des slogans. Aucun parti progressiste ou démocratique n’a jamais vaincu l’extrême droite en s’appropriant sa rhétorique sécuritaire, ou ses termes stigmatisants. Il est temps de rompre avec ce schéma binaire entre forteresse et chaos. Nous appelons les responsables politiques à assumer la complexité du fait migratoire, à restaurer le respect inconditionnel de l’État de droit et à construire enfin des politiques d’accueil fondées sur la dignité humaine.

    Sotieta Ngo

  • Face au recul des libertés, la société civile se mobilise

    Bruxelles, le 1er septembre 2026. Face à la montée de l’extrême droite partout en Europe et à la banalisation progressive de ses discours et de ses thèmes en Belgique — stigmatisation des plus vulnérables, suspicion envers les étrangers, dénigrement du travail journalistique, relativisation des droits humains —, un vaste réseau d’acteurs engagés refuse la passivité et la contamination anti-démocratique.

    Né d’un appel réunissant déjà plus d’une centaine de personnalités des mondes académique, associatif, culturel, scientifique, syndical et journalistique, ce collectif se manifeste publiquement sous le nom de FUTURS — Fédérer pour résister. Il tiendra sa première conférence de presse le lundi 14 septembre à 11h au Théâtre National de Bruxelles.

    Transformer la sidération en vigilance active

    Ce collectif n’est pas une association de plus, mais un catalyseur d’alerte et d’intelligence collective. Sa création découle de l’Appel à la création d’une plateforme de vigilance démocratique lancé le 25 juin 2026, qui se veut un espace libre, pluraliste et indépendant de sentinelles démocratiques.

    Le 4 juillet, une journée d’étude réunissant à Bruxelles une quarantaine de ces personnalités — juristes, professeurs, cinéastes, acteurs de terrain — a permis de poser un diagnostic implacable. Les atteintes démocratiques ne surviennent pas uniquement par des ruptures nettes, mais par un glissement idéologique à petits pas : fermeture des espaces de rencontre, attaques contre les libertés académiques, concentration des médias, détricotage des protections sociales, érosion insidieuse du langage commun.

    Face à cette guerre de position, le collectif se dresse pour entretenir d’innombrables petites braises de résistance citoyenne et territoriale, et pour faire entrevoir un avenir plus désirable.

    Cinq duos d’experts et de témoins

    Rompant avec les discours unilatéraux, la conférence de presse proposera des interventions complémentaires qui lieront étroitement les droits humains aux droits sociaux, à travers cinq binômes associant un expert et un témoin direct de terrain, sur cinq thématiques : précarité sociale, urgence climatique, droit des réfugiés, culture, enseignement et recherche scientifique.

    Interviendront notamment Olivier De Schutter, Adélaïde Charlier, Sotieta Ngo, Marius Gilbert et Frédéric Young, ainsi que des témoins des réalités vécues sur le terrain.

    Cette présentation de cinquante minutes sera introduite et conclue par Françoise Tulkens, juge et ancienne vice-présidente de la Cour européenne des droits de l’homme, et Philippe Hensmans, ancien directeur d’Amnesty International Belgique, qui évoqueront d’autres secteurs menacés — la santé, la surpopulation carcérale, le dénigrement de la presse — avant d’ouvrir la séance de questions.

    Parce que la démocratie meurt souvent non de coups de force, mais d’habitudes consenties. Parce qu’il n’est pas trop tard pour agir, mais trop tard pour attendre.

    Informations pratiques

    • Date et heure : lundi 14 septembre 2026 à 11h00. Présentation de 50 minutes, suivie d’une séance de questions-réponses.
    • Lieu : Théâtre National Wallonie-Bruxelles, boulevard Émile Jacqmain 111-115, 1000 Bruxelles (foyer principal).
    • Accréditations et demandes d’interview : contact@futurs.be
  • Huit terrains, une même mécanique

    Le 4 juillet 2026, une quarantaine de signataires de l’appel se sont retrouvés toute une journée au Chant d’Oiseau, à Bruxelles. Juristes, professeurs, cinéastes, syndicalistes, responsables associatifs : chacun venait avec l’état de son propre secteur. Ce qui est ressorti de la journée n’était pas une addition d’inquiétudes séparées, mais le constat que tous décrivaient la même mécanique avec un vocabulaire différent.

    Je suis frappé de la convergence incroyable qui ressort de tous ces témoignages, à travers toutes les disciplines.

    Voici, secteur par secteur, les marqueurs concrets qui ont été retenus — non pas des impressions générales, mais des décisions, des textes et des chiffres vérifiables.

    Asile et migration

    Le Pacte européen entré en vigueur en mai 2026 a été décrit comme le marqueur le plus lourd : freiner les arrivées, empêcher les mouvements secondaires, et une solidarité qui se paie en expulsions. S’y ajoutent la réforme du retour, votée par une alliance de la droite et de l’extrême droite, et l’externalisation vers l’Égypte, le Maroc, la Tunisie et le Kosovo — loin des avocats, loin des observateurs, loin des standards. Particularité relevée : sur ce terrain, la ligne ne sépare pas la droite de la gauche.

    Climat et science

    Le climatoscepticisme frontal a cédé la place à une stratégie de brouillage : semer le doute, retarder l’action, affaiblir la confiance dans les institutions scientifiques. Puis vient l’opposition fabriquée entre la fin du mois et la fin du monde. Et enfin, plus inquiétante, une récupération identitaire — nos paysages, nos arbres, notre mode de vie — soit une écologie de la frontière plutôt que de la solidarité.

    Enseignement supérieur

    Minerval des étudiants hors Union européenne, critères financiers et de crédits qui font qu’un étudiant étranger peut être renvoyé là où son voisin belge, à notes égales, poursuit ses études. Décret Paysage et course aux crédits : on n’est plus à l’université pour apprendre mais pour réussir. Bourses flamandes coupées en dessous de 50 crédits sur 60. Et une méthode : la brutalisation législative, et la confusion entretenue entre concerter et rencontrer.

    Liberté académique

    L’attaque frontale à l’américaine n’a pas lieu ici : elle passe par le financement. Velléités de réserver la ristourne du précompte aux sciences exactes. Avant-projet de décret wallon conditionnant l’habilitation des organismes de recherche au suivi des priorités du gouvernement. Le rapport au monde académique est ambivalent : on conteste l’université comme contre-pouvoir tout en voulant y occuper le terrain, quitte à retourner la liberté académique contre elle-même.

    Société civile

    Le point le moins documenté et l’un des plus alarmants : baisse des subsides, attaques sur les emplois subsidiés, crise de gouvernance — plus personne n’ose entrer dans un conseil d’administration — puis fuite des compétences. Unia a vu son budget amputé de 25 %, compromis obtenu contre un démantèlement pur et simple. Tout cela se passe à bas bruit : il n’existe nulle part un cadastre de ces reculs.

    Justice

    Attaques ouvertes contre la Cour européenne des droits de l’homme depuis l’été 2025, par lettres publiques successives — une technique désormais assumée — jusqu’aux hubs de retour. Mais aussi un appel à ne pas se contenter de dénoncer le manque de moyens : la question de l’indépendance et des conflits d’intérêts doit être traitée par le collectif lui-même, finement et intelligemment, sous peine de laisser le terrain au populisme du tous pourris.

    Presse et médias

    Fragilisation structurelle et concentration : disparition de rédactions régionales, absorption des titres, débat sur une aide à la presse captée par les grands groupes plutôt que distribuée aux médias indépendants. Deux chiffres ont été retenus : depuis 2015, 57 journalistes ont été tués en Europe dans l’exercice de leurs fonctions, et 143 sont aujourd’hui emprisonnés.

    Culture

    Guerre culturelle explicite : mainmise sur l’édition et les médias, ciblage de la culture comme vecteur d’esprit critique. Le marqueur concret retenu pour le 14 septembre est la décision de juillet privant les bénéficiaires du statut d’artiste du décompte des années travaillées avant 2014 : concret, absurde et illégal, donc démonstratif.

    Ce que la journée a changé

    Le 4 juillet a moins servi à établir un diagnostic, largement partagé dès le départ, qu’à trancher une question de méthode : comment une plateforme née d’un appel peut éviter de n’être qu’un appel de plus. La réponse tient dans le format retenu pour le 14 septembre — des binômes associant une expertise et une parole de terrain — et dans le choix de partir de marqueurs concrets plutôt que d’un discours général.