L’histoire de Samira illustre le virage qu’ont prises les politiques sociales en Belgique, et les dégâts humains qui en résultent. On peut appeler cela les reculées sociales ; les reculées, c’est le contraire des avancées; et le mot « reculades » ne conviendrait pas, car ces reculées sont revendiquées, brandies comme des trophées par la majorité gouvernementale.
En Belgique aujourd’hui, 16,5% de la population est à risque de pauvreté et d’exclusion sociale, mais ce chiffre est beaucoup plus élevé à Bruxelles, où un tiers de la population est à risque de pauvreté. Plus de 550.000 personnes (4,9% de la population) se débattent dans la grande pauvreté, elles subissent des privations matérielles sévères, dans les domaines de la mobilité, de l’alimentation, du logement ou des loisirs, par exemple, avec des répercussions graves sur le développement des enfants. Et près de 11% de la population subit ce qu’on appelle la « pauvreté monétaire », c’est-à-dire qu’elle vit en-dessous de 60% du revenu médian (avec moins de 1565 euros par mois pour un isolé, ou moins de 3287 euros par mois pour un couple avec deux enfants).
Même l’emploi ne protège pas de la pauvreté. Le taux de travailleurs pauvres est plus faible en Belgique (4,7%) que dans la moyenne européenne (8,9%), mais là encore la région bruxelloise (avec 9% des travailleurs pauvres) est moins bien placée, et surtout, au-delà du seul salaire net, on constate l’émergence d’un précariat — de tout un ensemble de travailleurs et travailleuses dont le statut déroge au « salariat » et à la sécurité que celui-ci a historiquement pu garantir. Ce sont des jobs précaires, à temps partiel non choisis, notamment dans le chef des femmes; des « faux indépendants », comme souvent pour les travailleurs/euses des plateformes numériques; ce sont des passages fréquents entre emploi, inactivité et chômage, amenant une insécurité sociale et une anxiété par rapport à l’avenir pour les personnes concernées. (C’est cela que met en avant un rapport que Laurence Noël a préparé en 2025 pour Vivalis, l’Observatoire bruxellois de la santé et du social).
Samira a été récemment exclue des allocations de chômage. A terme, la réforme inscrite dans la loi-programme du 18 juillet 2025 aboutira à exclure 195.000 personnes du bénéfice d’allocations de chômage (c’est presque 70% des chômeurs indemnisés en Belgique). On nous a dit qu’un tiers des exclus trouverait de l’emploi car ils y seraient incités ; qu’un tiers viendrait solliciter le revenu d’intégration sociale auprès des CPAS; et qu’un tiers disparaîtrait tout simplement des radars. La réforme est donc d’une efficacité limitée (la grande majorité des exclus ne retrouveront pas d’emploi), et d’une inhumanité assumée. La justification budgétaire elle-même est douteuse : si l’Etat fédéral économisera de l’argent, le poids sur les CPAS sera considérable (1 milliard d’euros entre 2026 et 2029), la pauvreté augmentera nécesssairement — avec des conséquences considérables, à long terme, en perte de capital humain.
La peur du déclassement nourrit le vote d’extrême droite
Nous sommes ici pour exprimer notre crainte par rapport à l’érosion de notre démocratie, qui se traduit par la brutalisation et la virilisation du discours politique; par la montée d’un discours qui clive au lieu d’apaiser; par la dénonciation des bénéficiaires de la protection sociale comme des « assistés », voire des « profiteurs », érigés en boucs émissaires et sacrifiés sur l’autel de la quête de discipline budgétaire.
Comme l’illustre la réforme de l’assurance-chômage ou la généralisation des « flexi-jobs », on nous présente aujourd’hui comme inéluctable la montée de la précarité et la remise en cause des acquis sociaux. Mais le risque politique est considérable. Dans un rapport que j’ai remis à l’ONU en octobre 2025, j’ai tenté de montrer que ce qui explique la montée du vote populiste, notamment en faveur de formations de la droite radicale, c’est la peur du déclassement: chaque augmentation d’un point du coefficient Gini des inégalités se traduit par une augmentation équivalente du vote d’extrême-droite.
Les personnes qui sont tentées par l’extrême-droite ne sont pas les plus pauvres. Mais ce sont celles qui craignent le déclassement social car l’Etat social ne protège plus; ce sont celles qui résident dans des territoires orphelins, mal desservis par les services publics; ce sont des personnes, surtout des hommes, qui subissent le mépris social et le mépris régional, et se voient mal représentées par les élites économiques et politiques. C’est d’ailleurs ce que nous enseigne la montée du vote Rassemblement national dans les zones rurales et auprès des électeurs et électrices de la petite classe moyenne, qui voient la progression des femmes et l’ascension sociale des personnes issues de l’immigration comme une menace. Lors des élections régionales du 9 septembre dans le Land de Saxe-Anhalt, l’AfD a obtenu 43,8% des votes. Ce Land a un taux de chômage élevé, une population relativement âgée (48 ans en moyenne), ce qui entraîne un cercle vicieux : comme on investit moins dans les crèches et les écoles, les jeunes ménages s’en vont. C’est un territoire orphelin par excellence.
Un droit humain, pas un privilège réservé aux « méritants »
Veut-on réconcilier au lieu de diviser? Il faut alors présenter la protection sociale comme un droit humain, et non pas un privilège qu’il faudrait réserver aux seuls « méritants ».
Il faudrait la décrire non pas comme un coût, ou une charge pesant sur les finances publiques, mais un investissement pour l’avenir.
Il faurait présenter le renforcement des services publics, avec un meilleur maillage territorial notamment des transports en commun, comme une manière de lutter contre le sentiment d’abandon et de mépris des personnes qui résident dans les quartiers déshérités ou en zone rurale.
La garantie des droits sociaux, l’amélioration de la cohésion sociale et territoriale, ce sont des outils démocratiques : elles renforcent la confiance dans les élus, et elles réduisent le risque d’écart entre les gouvernants et les gouvernés. Il est inquiétant que l’on suivent le chemin inverse.
Olivier De Schutter est professeur à l’UCLouvain et membre du Comité européen des droits sociaux. Il était jusqu’à en mai 2026 le Rapporteur spécial de l’ONU sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté.
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