Première conférence de presse · lundi 14 septembre, 11h · Théâtre National Wallonie-Bruxelles

La fermeté comme politique, le recul du droit comme résultat

Deux ans après les élections de juin 2024 qui ont consacré le renforcement de l’extrême droite au Parlement européen, la porosité de ses idées au sein de nos institutions démocratiques est plus alarmant que jamais. En Belgique, comme dans plusieurs pays européens, nous assistons à une dangereuse normalisation des discours de repli. Loin d’endiguer la montée du populisme, la surenchère de « fermeté » et de mesures restrictives et répressives menée par les partis traditionnels n’a fait que légitimer l’agenda de l’extrême droite, validant ses simplismes aux dépens des droits fondamentaux.

Sur le plan national, la politique de non-accueil des demandeurs d’asile qui sévit depuis cinq ans et que le gouvernement fédéral assume de manière flagrante illustre cette dérive dramatique. Depuis septembre 2021, il ne se passe pas un jour sans que l’obligation légale d’accueil ne soit violée par l’État. Saisie par les organisations de la société civile, dont le CIRÉ, la justice a condamné les autorités fédérales à plus de 15.000 reprises pour non-respect du droit à l’accueil.

Pourtant, le gouvernement fédéral refuse de se conformer à ces décisions judiciaires et maintient dans le dénuement total des personnes vulnérables, venant par exemple de Palestine, de Syrie, ou d’Afghanistan. Il use de tous les recours pour échapper au paiement des millions d’euros d’astreinte auquel il a été condamné et n’hésite pas à invoquer l’hostilité présumée de l’opinion publique pour justifier son inaction délibérée.

Du non-accueil à la censure

Ce glissement autoritaire ne se limite plus aux seules politiques d’accueil : il frappe désormais de plein fouet l’expression démocratique et associative. L’épisode survenu en juin 2026, lors de l’examen du projet de loi sur les « visites domiciliaires » au Parlement fédéral en est la preuve éclatante. Ce texte liberticide, qui prévoit d’autoriser les policiers à pénétrer de force, dès l’aube, dans des logements privés pour y arrêter des personnes sans papiers, a suscité de vives inquiétudes. Le Conseil d’État lui-même a étrillé l’avant-projet de loi à deux reprises (en août 2025, puis en mai 2026), exigeant qu’il soit fondamentalement revu, car il menace gravement le droit au respect de la vie privée, l’inviolabilité du domicile et la séparation des pouvoirs.

Refusant d’entendre ces objections de fond, la majorité fédérale a choisi le passage en force. Pire encore, lors des auditions organisées en commission de l’Intérieur de la Chambre, la majorité a voté l’exclusion pure et simple du CIRÉ des débats parlementaires. Pour justifier cette censure sans précédent, le MR a argué qu’une vidéo de sensibilisation du CIRÉ, qui illustre de façon réaliste la terreur d’une famille dont la porte était forcée par des policiers, répandait des « fake news ».

Ce boycott politique d’un acteur qui regroupe 32 organisations constitue un précédent historique, choquant et dangereux pour la démocratie. En écartant délibérément des expert·es dont la parole critique dérange, la majorité a choisi de bafouer le pluralisme et la transparence du débat. Mais que l’on ne s’y trompe pas : on ne fait pas disparaître la réalité en coupant le micro de celles et ceux qui la dénoncent. Comme le CIRÉ l’a fermement réaffirmé, la société civile continuera à porter son regard critique et à défendre l’État de droit, avec ou sans micro au Parlement.

La forteresse européenne et ses alliances

Cette même logique de verrouillage prévaut à l’échelle européenne. Le Pacte européen sur la migration et l’asile, présenté par certain·es responsables comme « la solution miracle », révèle sa véritable nature : un instrument visant principalement à arrêter, détenir et rejeter les exilés aux frontières de l’Union, sans aucune garantie réelle de solidarité contraignante entre ses États membres. Cette politique de forteresse s’accompagne d’accords bilatéraux cyniques avec des régimes autoritaires, comme celui des Talibans afghans, dont des représentants belges et européens ont rencontré des délégués en juin dernier… Ce faisant, l’Union européenne se compromet de plus en plus avec des régimes bafouant ouvertement les droits humains fondamentaux des personnes exilées.

La migration est un phénomène humain, historique et complexe qui ne se gèrera pas par des slogans. Aucun parti progressiste ou démocratique n’a jamais vaincu l’extrême droite en s’appropriant sa rhétorique sécuritaire, ou ses termes stigmatisants. Il est temps de rompre avec ce schéma binaire entre forteresse et chaos. Nous appelons les responsables politiques à assumer la complexité du fait migratoire, à restaurer le respect inconditionnel de l’État de droit et à construire enfin des politiques d’accueil fondées sur la dignité humaine.

Sotieta Ngo

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