Le 4 juillet 2026, une quarantaine de signataires de l’appel se sont retrouvés toute une journée au Chant d’Oiseau, à Bruxelles. Juristes, professeurs, cinéastes, syndicalistes, responsables associatifs : chacun venait avec l’état de son propre secteur. Ce qui est ressorti de la journée n’était pas une addition d’inquiétudes séparées, mais le constat que tous décrivaient la même mécanique avec un vocabulaire différent.
Je suis frappé de la convergence incroyable qui ressort de tous ces témoignages, à travers toutes les disciplines.
Voici, secteur par secteur, les marqueurs concrets qui ont été retenus — non pas des impressions générales, mais des décisions, des textes et des chiffres vérifiables.
Asile et migration
Le Pacte européen entré en vigueur en mai 2026 a été décrit comme le marqueur le plus lourd : freiner les arrivées, empêcher les mouvements secondaires, et une solidarité qui se paie en expulsions. S’y ajoutent la réforme du retour, votée par une alliance de la droite et de l’extrême droite, et l’externalisation vers l’Égypte, le Maroc, la Tunisie et le Kosovo — loin des avocats, loin des observateurs, loin des standards. Particularité relevée : sur ce terrain, la ligne ne sépare pas la droite de la gauche.
Climat et science
Le climatoscepticisme frontal a cédé la place à une stratégie de brouillage : semer le doute, retarder l’action, affaiblir la confiance dans les institutions scientifiques. Puis vient l’opposition fabriquée entre la fin du mois et la fin du monde. Et enfin, plus inquiétante, une récupération identitaire — nos paysages, nos arbres, notre mode de vie — soit une écologie de la frontière plutôt que de la solidarité.
Enseignement supérieur
Minerval des étudiants hors Union européenne, critères financiers et de crédits qui font qu’un étudiant étranger peut être renvoyé là où son voisin belge, à notes égales, poursuit ses études. Décret Paysage et course aux crédits : on n’est plus à l’université pour apprendre mais pour réussir. Bourses flamandes coupées en dessous de 50 crédits sur 60. Et une méthode : la brutalisation législative, et la confusion entretenue entre concerter et rencontrer.
Liberté académique
L’attaque frontale à l’américaine n’a pas lieu ici : elle passe par le financement. Velléités de réserver la ristourne du précompte aux sciences exactes. Avant-projet de décret wallon conditionnant l’habilitation des organismes de recherche au suivi des priorités du gouvernement. Le rapport au monde académique est ambivalent : on conteste l’université comme contre-pouvoir tout en voulant y occuper le terrain, quitte à retourner la liberté académique contre elle-même.
Société civile
Le point le moins documenté et l’un des plus alarmants : baisse des subsides, attaques sur les emplois subsidiés, crise de gouvernance — plus personne n’ose entrer dans un conseil d’administration — puis fuite des compétences. Unia a vu son budget amputé de 25 %, compromis obtenu contre un démantèlement pur et simple. Tout cela se passe à bas bruit : il n’existe nulle part un cadastre de ces reculs.
Justice
Attaques ouvertes contre la Cour européenne des droits de l’homme depuis l’été 2025, par lettres publiques successives — une technique désormais assumée — jusqu’aux hubs de retour. Mais aussi un appel à ne pas se contenter de dénoncer le manque de moyens : la question de l’indépendance et des conflits d’intérêts doit être traitée par le collectif lui-même, finement et intelligemment, sous peine de laisser le terrain au populisme du tous pourris.
Presse et médias
Fragilisation structurelle et concentration : disparition de rédactions régionales, absorption des titres, débat sur une aide à la presse captée par les grands groupes plutôt que distribuée aux médias indépendants. Deux chiffres ont été retenus : depuis 2015, 57 journalistes ont été tués en Europe dans l’exercice de leurs fonctions, et 143 sont aujourd’hui emprisonnés.
Culture
Guerre culturelle explicite : mainmise sur l’édition et les médias, ciblage de la culture comme vecteur d’esprit critique. Le marqueur concret retenu pour le 14 septembre est la décision de juillet privant les bénéficiaires du statut d’artiste du décompte des années travaillées avant 2014 : concret, absurde et illégal, donc démonstratif.
Ce que la journée a changé
Le 4 juillet a moins servi à établir un diagnostic, largement partagé dès le départ, qu’à trancher une question de méthode : comment une plateforme née d’un appel peut éviter de n’être qu’un appel de plus. La réponse tient dans le format retenu pour le 14 septembre — des binômes associant une expertise et une parole de terrain — et dans le choix de partir de marqueurs concrets plutôt que d’un discours général.
