Première conférence de presse · lundi 14 septembre, 11h · Théâtre National Wallonie-Bruxelles

Catégorie : Climat

  • Climat, démocratie et extrême droite

    Article préparé en amont de la conférence de presse du 14-9-2026

    L’été 2026 nous a donné un aperçu saisissant du monde que le dérèglement climatique est en train de façonner : Près de 3 000 morts en excès lors des canicules en Belgique, surtout parmi les personnes les plus vulnérables. Plus de 3 300 hectares incendiés dans les Hautes Fagnes, et des dizaines de milliers dans le sud de l’Europe. Fin juin, le thermomètre a dépassé 40°C en Belgique.

    À 40 degrés, le changement climatique entre dans nos corps.

    Ce qui était écrit depuis longtemps dans les rapports du GIEC est maintenant écrit dans nos thermomètres, dans nos paysages et dans nos statistiques de santé. Canicules, sécheresses, incendies, inondations : le dérèglement climatique n’est plus une menace lointaine. Il affecte déjà nos vies, notre santé, notre agriculture, nos forêts et nos écosystèmes.

    Et pourtant, au moment même où l’urgence d’agir devient plus évidente, les forces qui cherchent à freiner ou à démanteler les politiques climatiques gagnent en influence.

    Ce n’est pas un hasard si l’écologie et le climat sont devenus des terrains de bataille pour l’extrême droite. La crise climatique nous oblige à parler de solidarité, de justice, de coopération internationale, du rôle de l’État, de science, de limites, de protection des plus vulnérables. Elle oblige aussi à regarder en face les responsabilités et les inégalités. Tout cela est profondément incompatible avec une vision du monde qui oppose les populations entre elles, flatte le ressentiment et cherche des boucs émissaires.

    L’attaque ne prend d’ailleurs plus nécessairement la forme d’un climatoscepticisme frontal. Elle est souvent plus subtile : semer le doute sur la science, répéter que les scientifiques exagèrent, qu’il y a d’autres priorités, que les mesures climatiques seraient une punition. Il n’est même plus nécessaire de convaincre que le réchauffement n’existe pas. Il suffit de brouiller les repères, d’affaiblir la confiance envers la science et les institutions, et surtout de retarder l’action.

    Une autre stratégie consiste à exploiter de vraies difficultés sociales, –le prix de l’énergie, le logement, la mobilité, l’emploi — pour opposer artificiellement la « fin du mois » et la « fin du monde ». Comme si protéger le climat et la biodiversité revenait nécessairement à pénaliser les travailleurs, les agriculteurs ou les classes moyennes.

    C’est un piège qu’il faut refuser.

    Une politique environnementale qui oublie la justice sociale nourrit les colères. Mais une politique sociale qui ignore le climat et le vivant prépare des catastrophes, dont les personnes les plus vulnérables seront les premières victimes. La réponse démocratique, c’est donc une transition juste : isoler les logements et les locaux collectifs du froid et de la chaleur, développer les transports publics, protéger les travailleurs, soutenir les agriculteurs, réduire la précarité énergétique et faire contribuer davantage celles et ceux qui polluent et possèdent le plus.

    L’inaction, elle aussi, coûte terriblement cher : ce sont les canicules qui tuent, les récoltes perdues, les incendies, les inondations, les maisons détruites et les dépenses de santé supplémentaires.

    Et la transition n’est pas une punition. Sortir des combustibles fossiles permet de gagner sur plusieurs tableaux : moins de réchauffement demain, mais aussi moins de pollution de l’air et une meilleure santé aujourd’hui. Végétaliser les villes permet de mieux supporter les canicules. Restaurer la nature protège la biodiversité et renforce notre résilience.

    Nous, scientifiques, avons sans doute trop longtemps cru que présenter les faits suffirait à provoquer l’action. Nous avons sous-estimé le poids des intérêts économiques, du court terme politique et de la désinformation. Les faits ne suffisent pas toujours à convaincre. Mais sans les faits, il n’y a plus de débat démocratique digne de ce nom.

    C’est pourquoi les attaques contre la science, la recherche, les médias ou les associations ne sont pas séparées des attaques contre les politiques climatiques. Elles participent d’une même fragilisation de notre capacité collective à regarder la réalité en face et à agir.

    Il faut aussi être attentif à une autre dérive : la récupération identitaire de l’écologie. Protéger « notre terre » ou « nos paysages » peut devenir le prétexte à désigner l’étranger ou le migrant comme une menace. C’est une écologie de la frontière et de l’exclusion, alors que la crise climatique nous rappelle au contraire combien nos destins sont interdépendants.

    Face à cela, il faut construire des alliances. Le climat et la biodiversité ne concernent pas seulement les climatologues ou les associations environnementales. Ils touchent à la santé, au logement, au travail, à l’éducation, aux droits humains, aux inégalités et à la démocratie. C’est précisément pourquoi notre démarche commune a du sens : elle permet de décloisonner les luttes et de montrer que nous faisons face à des menaces qui se renforcent mutuellement.

    Chaque dixième de degré de réchauffement évité compte. Chaque tonne de CO₂ ou de méthane évitée compte. Chaque décision politique compte. Et chaque mobilisation citoyenne compte.

    Face à la désinformation, la science.
    Face aux boucs émissaires, la solidarité.
    Face aux intérêts à court terme, l’intérêt général.
    Face aux reculs, la résistance.

    Mais résister ne suffit pas. Il faut construire.

    Résister à l’extrême droite sur le climat et l’écologie, ce n’est pas seulement défendre une politique environnementale. C’est défendre une certaine idée de la démocratie : une démocratie qui regarde la réalité en face, protège les plus vulnérables, refuse les boucs émissaires et choisit la solidarité plutôt que la peur.

    Car personne ne sera durablement protégé dans une société fracturée. Et personne ne sera libre sur une planète rendue de moins en moins habitable.

    Jean-Pascal van Ypersele
    UCLouvain et ULiège, ancien Vice-président du GIEC